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FIN


   
   Cinejade s'arrête là.
  L'expérience fut riche.
  Un grand merci à tous ceux qui sont passés
  et ont laissé des commentaires. 
    
 
LE BEL ANTONIO
 

S’il y a un seul mot que je pouvais utiliser pour définir ce film, ce serait hypocrisie, tout est hypocrisie du début à la fin.

Comme le titre du film le laisse deviner, Antonio est beau. Il revient  dans sa Sicile natale après un séjour à Rome, traînant dans son sillage un parfum de scandale : il aurait été l’amant de la femme d’un homme influent. Toutes les femmes se retournent sur son passage et le convoitent, bien sûr il y a sa beauté, son allure, son élégance, mais Antonio a quelque chose de différent des autres, un charme mystérieux qui les fascine. Il faut dire que dans la très catholique et puritaine Italie, les hommes n’ont qu’une préoccupation, qu’un seul sujet de conversation, les femmes et ils consacrent toute leur énergie à les séduire car cette action fait d’eux des hommes au  sens mâle du terme et exalte leur virilité symbole de leur identité.

Les parents d’Antonio illustrent parfaitement cette contradiction, sa très sainte mère, cloitrée dans son appartement consacre sa vie aux bondieuseries pendant que le père, paillard et volubile, ne se gêne pas pour se vanter de ses coups de canif dans le contrat. Hypocrisie, le vice qui se cache sous la vertu. A la maison des épouses et des filles irréprochables, à l’extérieur des femmes faciles pour le plaisir de ces messieurs.  Pour l’instant, ils n’ont qu’un souhait, marier leur fils au plus vite avec la fille du notaire, ce qui au passage arrangerait les affaires financières désastreuses du père, mais Antonio ne veut pas en entendre parler.

Son retour est l’événement qui occupent tous les esprits, celui des femmes mais aussi celui des hommes, avides de récits sur ses conquêtes féminines et les secrets des belles Romaines. Il est fêté, sollicité, entouré, invité. Ce qui les intrigue tous justement, c’est son peu d’empressement à raconter, à faire étalage de ces vantardises qui gonfleraient son orgueil de mâle et son apparent dédain pour les femmes alors qu’il n’a qu’à lever le petit doigt pour qu’elles se jettent à ses pieds.

C’est dans une de ces soirées typiquement masculine qui réunit tout ce que la ville compte de notables, où il ne fera pas plus de cas que ça des invites féminines explicites , tout en se moquant ouvertement d’un pauvre type soupçonné d’être impuissant, qu’il verra son visage pour la première fois, sur une photo oubliée, le visage d’un ange, celui de Barbara Pulitzi, la fille du notaire, celle que ses parents veulent lui faire épouser. C’est une révélation qui va changer sa vie, il tombe amoureux de ce visage de Madone, accepte tout, la rencontre avec la belle-famille, avec la jeune fille, sage conversation de salon dûment chaperonnée, le mariage arrangé par les parents de cet homme de trente ans avec passage chez le notaire, signature d’un contrat de mariage où chaque ligne est âprement discutée. Car pour ces riches familles, les filles sont une monnaie d’échange, un trésor à préserver qui permettra les unions fructueuses et l’accroissement de la fortune. Hypocrisie encore, là c’est la cupidité qui porte le masque de la vertu.


Antonio aime sincèrement sa femme. Le jeune couple s’installe à la campagne, c’est là qu’Antonio compte avouer à sa femme le lourd secret qui l’accable, qui fait de sa vie un enfer. Antonio n’a jamais pu avoir de relations physiques avec une femme qu’il aime, avec une prostituée, oui, avec une femme inconnue, oui, mais aimer une femme, la rend intouchable à son grand désespoir et sa grande honte dans cette Sicile où la virilité fait l’homme. Barbara, jeune et naïve, connait peu les choses de l’amour, elle croit aimer ce beau mari qui la comble de tendresse et d‘attentions, prend plaisir à ces chastes caresses et à dormir près de lui.

Ils semblent heureux jusquà ce que la famille Pulitzi, avertie du secret honteux par une servante fureteuse, intervienne. Ils veulent faire annuler le mariage. C’est qu’entre temps, une union autrement plus prestigieuse s’est profilée, un duc, prestige du titre et fortune beaucoup plus imposante. L’impuissance d’Antonio dont ils avaient été averti plusieurs mois auparavant, devient une bénédiction du ciel, un prétexte parfait pour rompre cette union finalement décevante et en accord avec l’Eglise. C’est elle d’ailleurs qui va régler le problème, cette Eglise si prompte à prêcher l’abstinence, qui fait du mariage un sacrement intouchable. Dans ce cas, elle ne voit aucun inconvénient à se mêler des secrets d’alcôve. L’oncle de Barbara étant évêque, il s’empare de l’affaire, chapitre sa nièce pour lui expliquer qu’elle vit dans le péché en persistant dans ce mariage, qu’elle doit accepter l’annulation et le remariage avec le duc.

Au désespoir d’Antonio de perdre sa femme qu’il adore, s’ajoute la honte de savoir son secret connu de tous, le déshonneur de sa famille si violent que son père en mourra.

Jusqu’à ce que…dernière pirouette du destin et consécration de l’hypocrisie, la petite bonne de la mère d’Antonio, cette petite jeune fille malingre et transparente, fasse un malaise. Il n’y a pas de doute, elle est enceinte mais de qui ? De monsieur Antonio avouera-t-elle dans un souffle, bien qu’il ait peu de chances d’être le père. Et cet évènement qui aurait pu la jeter dans l’opprobre, devient pour elle le début d’une nouvelle vie. L’aime-t-elle en secret, veut-elle le sauver, a-t-elle flairé l’opportunité de sortir de sa condition domestique ? Toujours est-il que la mère d’Antonio, qui en d’autres temps l’aurait chassée sur le champ, s’empresse de clamer la nouvelle,  lavant l’honneur de son fils et celui de la famille. Alléluia,  invitons les voisins, débouchons le champagne, la bonne attend un enfant et le fils de la maison est le père. 

Et pendant que tous se réjouissent, c’est un triste et tendre regard qu’échange Antonio et la servante, promis au saint mariage pour y unir leurs malheurs. Quelle importance, pourvu que les apparences soient respectées !

Tourné en 1960, il a fallu un certain courage à Marcello Mastroianni pour accepter ce rôle que d’autres ont refusé, tant le sujet était sensible. Il a su parfaitement traduire cette souffrance intérieure, cette humiliation. Une magnifique interprétation pour un tableau féroce. 

 

 


 
Le Bel Antonio - ma note pour ce film :
Réalisé par Mauro Bolognini
Avec Claudia Cardinale, Marcello Mastroianni, Pierre Brasseur, ...
Année de production : 1960
THERE WILL BE BLOOD

Dans un paysage désert et minéral,le silence est seulement troublé par les bruits de pelle et de pioche que font un homme, perdu dans cette immensité poussiéreuse, semblant taillé dans la même pierre que les montagnes qui l’entourent. Il travaille dur, indifférent à la fatigue et à la souffrance, d’abord seul puis accompagné d’autres hommes qui partagent ces éprouvantes conditions  menant parfois à la mort. Pourquoi ?  Trouver du pétrole, cet or noir et construire le puits qui permettra de l’exploiter. Au milieu de ces forçats, un petit enfant, un bébé blond, le fils d’un de ces hommes silencieux, le seul qui avec son regard innocent parviendra à attendrir quelques instants Daniel Plainview, corseté dans sa cuirasse d’insensibilité.


Quelques années plus tard, le même Plainview, accompagné de cet enfant qui a maintenant onze ou douze ans et qu’il présente comme son fils, visiblement enrichi par l’exploitation de son pétrole, prospecte à la recherche de nouveaux gisements. Il prend un plaisir visible à convaincre les propriétaires de ces pauvres terres où rien ne pousse, de le laisser extraire pour eux ce trésor souterrain, cette richesse  qu’ils foulent de leurs pieds sans le savoir, leur laissant les miettes quand il en récoltera tous les fruits. Ce n’est pas difficile, ils n’ont rien, leur dur et ingrat travail ne leur apporte même pas leur pain quotidien. Comment ne pas se laisser berner par ce profiteur rusé et ses belles paroles qui promettent travail pour tous, routes, écoles, profits. C’est le capitalisme qu’il apporte avec lui, cet homme parti de rien qui s’est fait tout seul par son travail et son ambition forcenée, sachant opportunément faire taire les scrupules qui pourraient le détourner de sa voie. Et puis la présence de cet angelot attendrissant à ses côtés, qui fait de lui un père attentif, inspire confiance et lui donne la préférence, au détriment des autres rapaces de son espèce que l’odeur du pétrole attire. Daniel Plainview hait les hommes, tous les hommes, ils ne lui inspirent que mépris er dégoût. Son but, se bâtir un empire invincible, une forteresse financière dans laquelle il se retranchera pour fuir le monde.


Un seul ose se dresser en travers de sa route, un jeune garçon hâve et famélique, Eli  un peu illuminé, dont la foi semble, dans un premier temps, sincère. Ce pourrait être le combat de la vertu contre le vice, si les deux ne baignaient dans le même bain d’hypocrisie, sachant manipuler les esprits par leurs discours prometteurs de bonheurs futurs. Ce prédicateur évangéliste a trouvé son or noir dans les esprits de ces pauvres hères, si avides de trouver un sens à leurs vies misérables et il les endoctrine avec sa religion-superstition à grands coups de sermons et de spectaculaires exorcismes. Daniel et Eli ont le même dessein, asseoir leur puissance personnelle en dominant les autres. Même si les chemins qu’ils utilisent sont différents, ils les conduisent tous deux à la puissance et la gloire, que ce soit celles de Dieu ou celles de l’Argent. Entre eux, c’est un combat à la vie à la mort, une lutte de pouvoir sans merci, ne reculant l’un et l’autre devant aucune humiliation, aucune cruauté, ils puisent leur énergie dans la même violence, le même désir d’être le maître. Etrangement, Daniel qui ne travaille que pour s’enrichir, ne semble pas attirer par le confort matériel, il vit modestement dans une cabane près de son chantier. Eli, par contre, ce faux prophète qui prêche le renoncement semble plus sensible au confort que l’argent procure. A eux deux, ils installent sur cette terre désolée, dans cette nature hostile, les fondements de l’Amérique que sont l’argent et la religion.

Par deux fois, Plainview laissera sa carapace se fissurer. Près de son fils, ce petit garçon intelligent à qui il aime transmettre son savoir, mais il le sacrifiera à son empire lors d’une terrible explosion où l’enfant perdra l’audition pour toujours. Près de son frère, ce frère surgit de nulle part, à l’itinéraire semblable au sien mais en plus malchanceux, il s’abandonnera un temps à la confiance, allant jusqu’à une ébauche de confidence et de complicité. Trahi, sa vengeance sera sans appel.


C’est dans un luxueux palais qu’il finira sa vie, seul, désoeuvré, alcoolique, retranché dans sa citadelle où il ne trouvera pas le refuge espéré, cet handicapé privé de la capacité d’aimer, cloitré dans sa fureur et qui aura tant fait de mal autour de lui. Un ultime duel le sortira de sa torpeur haineuse, un duel avec Eli, le seul adversaire à sa mesure et le sang coulera.  

  

 

 
There Will Be Blood - ma note pour ce film :
Réalisé par Paul Thomas Anderson
Avec Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Dillon Freasier, ...
Année de production : 2007
LE LIVRE DE MA MERE
Chaque homme est seul, et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.

Cette phrase est la première phrase  du Livre de ma mère, comme il existe Le livre d’Esther, livre presque biblique célébrant la mère, pour calmer la douleur de la mère perdue, de l’enfance à jamais disparue, l’angoisse de la mort prochaine, seule certitude dans la vie, livre écrit pour ressusciter cette mère et cette enfance, retrouver devant la table cette chaleur de ventre, cette affectueuse sécurité.

Ecrire ce livre, c’est offrir à sa mère une deuxième vie, à cette isolée, cette timide, parce que juive, parce qu’étrangère, aux yeux sur la défensive, habitée par la peur, raconter sa vie triste pour la venger, cette mère qui n’a rien choisi dans sa vie, acceptant docilement le mariage imposé, alliance contre la vie méchante plus qu’amour passionnel, servant son fils et son mari avec une humble majesté. C’est faire renaître dans sa simplicité le quotidien modeste de cette femme tendre,  désordonnée, maladroite et inoffensive, son quotidien laborieux et obscure de naïve enfant, tisane, confiture et papiers dentelés, toutes ces choses dont sont faites un sublime amour.

C’est exorciser sa culpabilité de l’avoir laissée mourir seule à Marseilles, lui réfugié à Londres pendant la guerre, seule avec la misère, la honte, l’étoile jaune, culpabilité de n’avoir pas été plus présent, plus attentif à cette mère dont le seul  bonheur était d’adorer son fils, culpabilité de l’avoir fait souffrir, d’avoir eu honte de son accent oriental et de ses fautes de français , terrible scène où elle pleure et s’excuse sous ses reproches, écrite avec tant d’intensité qu’elle brise le cœur en la lisant.

Elle était aimante cette mère sans être possessive, plus chien fidèle qu’exclusive, avec cette bonté dans les yeux, l’attendant sans impatience, le regardant vivre sans exiger, prête à tout lui donner, si heureuse de son bonheur, elle qui disait que « les mères aiment que leurs fils soient supérieurs et même un peu ingrats, c’est signe de bonne santé. » Il a été ce fils attentionné, même s’il regrette de ne pas l’avoir été assez, à avoir su noter et restituer tous les petits détails de cette vie, toutes les menues expressions de cette femme, même s’il a fallu qu’elle meurt pour qu’il s’aperçoive que sa mère était un être humain autre que lui et avec ses souffrances.

Pleurer sa mère, c’est aussi pleurer son enfance,  cet enfant qu’il ne sera jamais plus pour personne, cet enfant qui meurt avec la mère, ce lien avec le passé, lien de filiation, fil rompu du destin. C’était une enfance isolée et solitaire, parce qu’ils étaient des étrangers pauvres, à la fois fiers et naïfs, n’ayant pas les ruses pour se faire des relations, ne comprenant rien au truc social et que leur faiblesse et leur timidité éloignaient des possibles rencontres. « Il ne suffit pas sur cette terre d’être tendre et naïf pour être accueilli à bras ouverts. ».Enfance en vase clos où mère et fils se consolaient dans une douce connivence de leur mutuelle solitude, se dissimulant qu’ils s’ennuyaient un peu parfois ensemble et qu’ils n’étaient pas suffisants l’un à l’autre.

Peu de contact avec l’extérieur, un terrain de jeu qui se réduit à l’appartement, mais un univers chaud, silencieux, rassurant, où les armoires ouvertes étaient des royaumes mystérieux et odorants. Parce qu’évoquer cette enfance, c’est retrouver sa douce sécurité, celle qui protège le petit garçon qui s’endort en tenant la jupe de sa mère, des méchants, des haineux, des hargneux, ceux qui pensent qu’être doux veut dire être sans importance, ceux qui contraignent les tendres à faire semblant d’être méchants pour qu’on leur fiche la paix ou qu’on les aime.

Quelle étrange chose que cette aventure humaine, quel étrange destin que celui de ces humains qui arrivent sur terre, bougent et s’agitent, vivant comme des immortels avec leurs ossements déjà préparés, le bois de leur cercueil existant déjà quelque part, qui rient en montrant leurs dents qui sont  autant de petits bouts de squelette apparents ! La mort de la mère, c’est l’enfance qui s’éloigne et sa propre mort qui approche. Pauvres morts vite oubliés ! La vie est une farce, pourquoi toutes ces joies, ces peines, pourquoi toute cette agitation, ces efforts pour finir dans un trou, sous la terre comme si rien de cette vie n’avait existé. Tout est vain ! Et pourtant ce fils qui écrit sur sa mère morte en sachant que lui aussi va mourir, jouit de cette écriture et y puise joie et sentiment d’utilité. Et s’il ne comprend rien à l’humaine aventure, il veut continuer et vivre, même si c’est de plus en plus souvent seul, loin des vivants absurdement occupés, espérant sans y croire à une vie après la mort où il retrouverait sa mère.

La mort est irrémédiable, plus jamais de maman, plus jamais de cet amour à nul autre pareil. Près de sa mère, pas besoin de faire l’adulte, l’important. Avec les autres, même les plus aimés, il faut paraître un peu, dissimuler, avec une mère il suffit d’être, avec ses angoisses, ses faiblesses, ses misères de corps et de l’âme. Forts ou faibles, jeunes ou vieux, les mères aiment leurs enfants et plus ils sont faibles et plus elles les aiment, amour qui divinise l’aimé.

Ce fils qui était un dieu dans les yeux de sa mère  se souvient dans ce livre, du  regard de sa mère, de cette folie de tendresse, de cette divine folie, la majesté de l’amour, un regard de Dieu.   

 
Albert Cohen
Né le 16 Août 1895 à Corfou (Grèce)
Parution dans Belle du seigneur
LA BALADE SAUVAGE

La balade sauvage, La ballade sauvage ? Un choix, une erreur ? La première version me paraissait plus évidente, quoique si on donne à la deuxième le sens de poème de forme libre, ce n’est pas mal non plus. De toute façon le titre initial est Badlands, alors à chacun de choisir !

Inspiré d’un fait divers qui a eu lieu en 1958, l’odyssée sanglante de deux adolescents de 14 et 19 ans qui ont sillonné le Nebraska, tuant onze personnes sur leur chemin, on pouvait s’attendre à un road-movie violent et tragique. D’où vient à la fin cette étrange impression que nous laisse ce film, mystère et fascination à la fois, recherche déstabilisante d’une logique qui n’en finit pas de questionner.

Kit aurait du être un peu plus jeune pour coller à l’histoire,il est un peu vieilli pour pouvoir être interprété par Martin Shean. Il ressemble à James Dean, ça saute aux yeux dès les premières images, c’est voulu et dit clairement dans le film, image américaine d’une jeunesse et de son désarroi.

Qui est-il ce Kit, un peu frustre, entre l’homme et l’animal, qui vit dans l’instant, mange quand il a faim, dort quand il a sommeil, travaille quand ça lui chante. Il est, simplement, ne supportant pas qu’on l’entrave, qu’on lui impose des règles, mais sans révolte, il n’y a pas de colère en lui, sa rébellion n’est pas calculée.

Il y a de l’enfant en lui. Sa route va croiser celle de Holly, une adolescente de 15 ans, dont la mère est morte, et qui cultive son ennui auprès d’un père qui lui est un peu étranger. Kit la voit, elle lui plait, il l’invite à se promener avec lui comme il lui demanderait de venir jouer avec lui, ce n’est pas la tentative ordinaire du mâle à la recherche d’une proie, il est juste bien près d’elle, avec elle, même sans parler, d’ailleurs il lui dira qu’elle ne l’attire pas sexuellement. Ce n’est pas une histoire d’amour tumultueuse, ce n’est pas Roméo et Juliette, ce n’est pas une passion torride, ils s’accompagnent, conjuguant leur étrangeté, leur discordance avec le monde.

Qui est-il ce Kit, qui a deux bras deux jambes comme tous et est pourtant différent des autres ? Est-ce un homme libre qui veut vivre sans contraintes, un marginal, un fou ? Pour son patron, c’est un paresseux, un bon à rien à exclure, pour Holly, c’est un homme beau et attirant, séduisant et elle est flattée par son attention, pour le père d’Holly, c’est un indésirable, un éboueur, donc forcément indigne de sa fille et dont il ne veut rien savoir.

Là est le drame. Cet homme qui se met entre Holly et lui sans rien vouloir entendre, ce gêneur, il le tue sans culpabilité, « il l’a cherché, je l’avais prévenu ! ». Premier meurtre, sans préméditation, sans cruauté, d’un homme qui ne semble avoir comme notion du bien et du mal, que ce qui lui fait du bien et du mal à lui.

Bizarrement, la scène où le père d’Holly tue son chien d’une balle entre les deux yeux, ce chien qu’elle aime tant, pour la punir de voir Kit, ce pauvre animal qui n’a rien à voir là-dedans, semble infiniment plus cruelle parce que sadique, combinée avec le désir de faire mal de faire peur et faire peur à qui, à sa fille celle qu’il devrait aimer le plus au monde et protéger,au lieu de ne faire rimer paternité qu’avec autorité et soumission.

Kit est suffisamment conscient pour savoir que son acte va lui attirer des ennuis. Il entraine Holly dans sa cavale, lui demandant d’emmener ses livres de classe pour qu’elle puisse continuer à travailler ! C’est Holly qui raconte ces détails en voix off, voix naïve et enfantine, détachée, qui crée cette distance entre les faits et l’impression que le spectateur en a. Que serait le film, sans cette curieuse petite voix, certainement plus violent !

Après avoir incendié la maison de Holly, Kit l’entraîne  dans sa cavale, Holly dont le père a été tué par son amant et qui n’oppose pas plus de résistance que ça, « plutôt huit jours avec quelqu’un qui m’aime » dit-elle. Ils s’installent dans la forêt, se construisant un refuge, une cabane de gosses qui jouent à Robinson Crusoë, un jardin d’Eden à leurs mesures où ils coulent des jours paisibles, sans passion, sans tension, des vacances improvisées, un retour à l’état sauvage. Bien sûr, Kit garde des réflexes de citadin pas vraiment adapté à la vie dans la nature, tuant les poissons dans la rivière au révolver ! Pour combien de temps sont-ils là ? Ils ne se projettent pas dans l’avenir. D’ailleurs, il ne peut y avoir d’avenir pour eux, les hommes sont trop nombreux, ils ont tant envahi la surface de la terre qu’il ne faut plus espérer être masqué par la nature, aller où on veut et s’installer là où on en a envie, s’abstraire de la société et de ses règles et se réinventer une vie.

Ils sont repérés par trois paysans qui viennent voir d’un peu plus près ce qu’ils trafiquent et qui n’auront le temps ni de le voir ni de le regretter, car Kit les abat froidement, de son arme magique à faire disparaître les obstacles, pour défendre son territoire, comme il abattrait des ours ou un quelconque et menaçant prédateur, comme on tue pendant la guerre le pauvre type en face de soi dont on ne sait rien. Réflexe archaïque que les lois ne suffisent pas à dompter ?

De nouveau la fuite, l’étape chez un copain de Kit, où après avoir partagé repas et plaisanteries, Kit décharge son fusil sur lui et sur deux de ses amis parce qu’il craint d‘être dénoncé, la surréaliste conversation d’Holly avec le pauvre type agonisant sur la nourriture des araignées,  la prise en otage du propriétaire d’une riche maison et de sa bonne, pour pouvoir faire quelques provisions, se reposer un peu avant de poursuivre la route (occasion d’apercevoir Terrence Malick remplaçant un acteur au pied levé en visiteur apportant un message( !)).

Comme l’étau se resserre autour d’eux, ils quittent les routes, traversent des terres sauvages où ils ne rencontrent âme qui vive mais portant la trace de l’homme puisque parcourues de pipe-line. Kit semble heureux, ils arrivent à se nourrir, Holly est près de lui, il n’a besoin de rien d’autre pour remplir sa vie. Sa sensibilité surprend quand il s’arrête pour danser avec Holly sur un air de Nat King Cole ou pour enterrer quelques objets auxquels ils tiennent beaucoup,  curieux rite presque religieux, offrande ou sacrifice, désir de laisser une trace de leur passage, pressentiment de la fin prochaine.

Car la fin est proche, Holly ne s’amuse plus, elle s’ennuie alors elle arrête, elle ne joue plus. Kit ne cherche pas à la retenir, il n’a pas cet instinct de possession envers elle, mais si elle n’est plus là, il n’a plus  l’envie de continuer, alors il se laisse arrêter sachant bien qu’à l’extrémité du chemin il y aura la chaise électrique. Jusqu’au bout il reste sympathique, un gentil petit gars souriant et drôle, si déconnecté de la réalité, ce monstre sanguinaire, cet ennemi publique terrorisant l’Amérique.

Qu’est-ce qui lui manquait à Kit, une case, comme dira Holly, la capacité de se mettre à la place de l’autre, de sentir sa souffrance, le mal qu’on lui fait ?Qu’est-ce qui lui a manqué, la sensation d’exister dans le regard de l’autre, celle qu’il découvre auprès d’Holly et pour laquelle il est prêt à tuer et sans laquelle la vie n’a pas de sens, parce que la vie n’a de sens que si on existe pour quelqu’un ? Quelle éducation, quelle société policée et réglementée peut produire ces rebelles, à l’échec programmé d’avance, ces enfants tueurs, inadaptés, qui ne trouvent pas de place ?

C’était quoi, Kit, un innocent ?  

 
La Balade sauvage - ma note pour ce film :
Réalisé par Terrence Malick
Avec Martin Sheen, Sissy Spacek, Warren Oates, ...
Année de production : 1974
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